La Comédie de Clermont
Par Alexandra , Bertrand le 3 octobre 2005

Cyberbougnat : Comment se passe la préparation d’une saison ?
Jean-Marc Grangier : Cela prend du temps, à peu près un an, je prépare environ un an avant. Je pense en premier lieu au public, tout cela est fait pour le public, pour qu’il y trouve beaucoup de plaisir et de l’enrichissement. J’essaie de me mettre dans la peau d’un spectateur, ce qui est assez facile puisque j’adore aller voir un spectacle. J’essaie d’imaginer où nous en serons d’une année à l’autre, j’essaie de voir ce qui va se passer en France, dans le monde, ce que je sens qu’il y aura comme climat etc... Je me demande de quoi auront besoin les spectateurs quand ils iront aux spectacles, ce qui ferait du bien. Pour cette nouvelle saison, je me suis vraiment dit que nous avions besoin de sortir d’une salle en étant un peu élevés un peu au dessus de la mesquinerie et de la petitesse ambiantes. Nous traversons une époque un peu déprimante, triste, dure, nous ne savons pas si les jeunes auront du travail, nous voyons les hommes politiques se disputer, l’Europe est très compliqué. C’est une époque assez effrayante, on n’a pas de certitudes, le quotidien est vraiment dur donc je me dis que peut être que la culture peut amener de l’espoir, un autre point de vue un peu plus élevé sur les choses et donner une autre dynamique.
J’ai cherché par exemple pour cette saison, c’est un peu ce qui m’a guidé comme fil conducteur, d’avoir des spectacles qui nous permettent de nous grandir et de nous élever au dessus de cela. Ensuite je cherche des spectacles accessibles pour tout le monde. Je crois que les spectacles que je propose, en tous cas dans leur grande majorité, même pour quelqu’un qui vient à un spectacle pour la première fois pourra recevoir énormément d’émotions, il peut être très touché par ce qu’il aura vu et du coup avoir le goût de revenir. Pour moi le fait que les spectacles soient accessibles à tout le monde est très important. C’est sûr que si on a fait cinq ou dix ans d’études on a une autre perception des choses et peut être d’autres plaisirs de compréhension. Pour moi cela vaut autant qu’une personne qui n’ a pas fait d’études et qui peut voir un spectacle et qui peut recevoir énormément de pensées, d’idées, de sensations avec le spectacle qu’il voit. Je ne présente pas de démarches vraiment intellectuelles. Les créateurs qui ont une démarche vraiment cérébrale, intellectuelle, ou ceux qui se fichent de la perception du public, qui se disent qu’ils n’ont pas besoin que le public reçoive ce que je veux faire, recevra qui recevra et puis voilà.
Ce genre de choses ne m’intéresse pas et je ne programme jamais ce genre de spectacles. Je ne programme que des metteurs en scène ou des chorégraphes qui se soucient que leur travail soit reçu par le public, je trouve que c’est très important. Tout au long de l’année, nous avons des gens , des publics qui viennent parfois pour la première fois en cours de saison, par exemple on a vu des gens qui ne savaient pas où aller dans le hall, de quelle façon se comporter, c’était la première fois qu’ils mettaient les pieds ici, ils n’avaient pas d’habitudes, ils n’étaient pas à l’aise du tout. Lorsqu’ils sont venus acheter leurs billets, ils étaient un peu hésitants, ils posaient des questions un peu saugrenues. Je trouve cela formidable parce que je me dis qu’il arrivera toujours des gens qui viennent pour la première fois et il ne faut pas les décevoir, il faut vraiment qu’ils comprennent tout ce que cela peut apporter. Aller dans une salle de spectacle et voir les artistes vivants donner au public vraiment tous leurs dons, c’est un don d’être artiste, leur talent et essayer de transmettre des émotions, de nous faire rire, de nous émouvoir, de nous faire pleurer, ce sont des moments extraordinaires !
On découvre cela avec soit nos parents qui nous emmènent, soit les enseignants, soit un jour on y va de soit même. Même si ce sont les parents ou les enseignants qui nous emmènent, il faut un jour qu’il se passe un choc dans une salle de spectacle, pour qu’on ait vraiment envie d’y retourner et qu’on se dise que l’on a trouvé quelque chose qui nous intéresse, comme la lecture ou la musique, quelle que soit la musique qu’on écoute. Si on n’a pas de plaisir, on ne vas pas réécouter de la musique ou reprendre un livre, il faut vraiment qu’on sente qu’on a vécu quelque chose de fort qui nous a concerné. Je programme beaucoup de spectacles qui ont un potentiel pour arriver à faire cela. Sur la programmation, l’actualité et la qualité sont privilégiées, je lis beaucoup la presse, je me renseigne, j’appelle des collègues, je parle beaucoup avec les artistes également pour essayer de voir s’ils ont une démarche sincère et authentique, je n’aime pas les gens qui sont des faiseurs, il y a des gens qui fabriquent des produits pour plaire, pour correspondre à une mode ou à une époque. Je privilégie ceux qui sont sincères, authentiques et qui se défoncent pour que quelque chose fonctionne.
J’essaie aussi de trouver des formes différentes, pour que dans la saison, d’un spectacle à l’autre on ne dépend pas d’une chapelle, d’une seule esthétique, d’une seule façon de voir les choses que ce soit en musique, en théâtre ou en danse, faire des choses très variées pour que le public ne se lasse pas, qu’il découvre justement un peu tous les aspects, toutes les approches et que du coup il prenne du plaisir ! On parle rarement du plaisir pour le spectacle vivant, on parle surtout de choses difficiles d’accès. Je crois que les gens peuvent avoir beaucoup de plaisir dans une salle de spectacle et encore une fois ce n’est pas une histoire d’éducation, de formation. C’est sûr que le public qui suit assez régulièrement la programmation, au bout d’un certain nombre d’années c’est un public qui a déjà vu beaucoup de choses, il s’est cultivé au fur et à mesure, il a découvert des choses et il fait le lien entre tel spectacle et tel autre, tel artiste et tel autre, telle époque de création avec telle autre donc c’est un public qui a acquis des références, des repères. C’est très intéressant.
Au moment du lancement des abonnements, certaines personnes ont pris entre 23 et 25 spectacles pour l’année, ce qui est énorme et incroyable. Cela veut dire que les gens n’imaginent pas leur année sans qu’elle soit ponctuée de rendez vous avec la scène nationale et de fréquentation de tous ces artistes. Ce que je trouve formidable c’est quand les gens essaient d’amener quelqu’un qu’ils connaissent à qui ils ont parlé de la scène nationale qu’ils ne connaissent pas ce travail là et qui ne viennent pas. Il y a plein de raisons de ne pas venir dans une salle de spectacle. On se dit très facilement que ce n’est pas pour soit, qu’on ne connaît pas les gens qui y vont, je ne serai peut être pas habillé(e) correctement, je ne vais rien comprendre. Nous avons beaucoup essayé de faciliter l’accès et de dire que c’est pour chaque personne, pour tous.
Par exemple, nous avons revu les tarifs à la baisse. Quand je suis arrivé il y a trois ans, je ne voulais pas que l’argent soit le premier obstacle parce que l’argent compte énormément, cela peut être très cher d’aller voir un spectacle. Chez nous, quand on s’abonne aux spectacles, le prix moyen d’un billet est autour de 9€ donc c’est vrai que c’est tout de même très accessible et cela vaut pour des petits spectacles ou des grands. Il y a également un tarif pour les Rmistes, pour les chômeurs, pour les gens jeunes. Pour certains cela reste évidemment difficile mais en tous cas 6€ dans le domaine du spectacle, même par rapport au cinéma, c’est très accessible. Ensuite une fois que les gens sont là, quand ils viennent, après ils le voient, ils comprennent que c’est du spectacle, qui raconte des histoires, qui touche les gens. Chacun peut trouver son entrée, le spectacle qui le touche.
Justement sur cette saison, est ce qu’il y a des spectacles qui vont vraiment plus toucher que d’autres ?
Oui bien sûr... le cirque invisible par exemple. C’est une spectacle que l’on va avoir en décembre prochain. D’abord il n’y a pas de paroles, ou très peu, donc il n’y a pas à comprendre le texte, juste à suivre les images. En plus le cirque, tout le monde a plus ou moins des références. On a plus facilement un jour été voir un cirque, ou vu à la télévision, qu’une pièce de théâtre ou un spectacle de danse contemporaine. Alors maintenant c’est un cirque particulier, parce que nous ne programmons pas du cirque traditionnel. Ce sont les pionniers, les gens qui ont inventé il y a un peu plus de trente ans le nouveau cirque. C’est une spectacle très poétique, plein d’inventions, d’idées, d’humour... et je sais que là les gens vont prendre un immense plaisir. En théâtre il y a une pièce de Jean-Luc Lagarce qui s’appelle « J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne ». Il y aussi « L’épicerie » de Chantal Joblon avec laquelle on ouvre la saison, il y a « Littoral » de Wajdi Mouawad.
Ce sont des textes contemporains très très accessibles, parce qu’à chaque fois ce sont des textes avec des histoires qui peuvent toucher tout le monde. « L’épicerie » par exemple, c’est l’histoire d’une femme qui tient l’épicerie dans un tout petit village et elle a du mal avec ses deux enfants qu’elle élève. Le mari est routier et tout le temps sur la route, et elle se débat avec ses clients, avec ses enfants, et en fait ça raconte la vie de petites gens dans une petite commune autour d’une épicerie, et c’est vraiment un texte magnifique. C’est vraiment à la portée de tout le monde. « Littoral » est l’histoire de la mort du père pour un fils. Le père meurt au début, et pour ce garçon c’est toute la relation avec son père qui est dévidée. Tout le monde a un père, mort ou vivant, donc cette histoire peut parler à tout le monde. Et puis « J’étais dans la maison... » c’est un garçon qui revient dans la maison familiale d’où il a été viré il y a quelques années par son père qui était terrible et brutal et qui ne voulait plus le voir. Le père est mort et lui revient, il est malade et revient sans doute mourir chez lui. On ne le voit jamais sur scène, il est à l’étage. Sur scène il y a 5 femmes qui parlent, ce sont ses trois sœurs, sa mère et une autre femme qu’on appelle « la plus vieille » qui est comme la grand-mère ou peut être une femme qui l’a élevé. C’est un monde un peu rural, et c’est vraiment un très beau texte, une magnifique écriture. C’est une histoire tout à fait ordinaire, quotidienne et ce sont des sentiments qui peuvent toucher absolument tout le monde.
Après il y a le génie du metteur en scène, l’interprétation des acteurs, tout ça joue pour en faire un grand spectacle d’aujourd’hui, mais moi je fais attention à trouver des spectacles qui soient vraiment accessibles au plus grand nombre. Cela me paraît très important de rassembler. Car qui rassemble aujourd’hui ? Si les salles de spectacles ne le font pas il n’y a pas grand monde qui rassemble. Nous la chance que nous avons aussi, par rapport à d’autres lieux, c’est de rassembler un public très large. La coopérative de mai fait un formidable travail, mais c’est dans un secteur précis, la musique actuelle. Il y a plein de lieux comme ça qui font un programme autour d’un genre. Nous, comme on a la danse, le théâtre et la musique, on peut croiser les publics et rassembler un public très large. Donc c’est vrai que ça il faut en profiter vraiment, que nous on puisse proposer quelque chose qui rassemble ! Aujourd’hui tout est fait pour diviser, sur les questions de la société tout le monde se divise, et c’est vrai qu’il n’y a pas grand chose pour rassembler.
C’est pour ça qu’on fait un bal. Autrefois il n’y avait pas de fête qui ne se terminait pas sans bal. On s’invitait entre amis ou en famille, on poussait les tables à un moment donné et tout le monde chantait et dansait. Cela faisait partie du plaisir d’être ensemble. Aujourd’hui, quels sont les lieux qui nous donnent la possibilité d’être toutes les générations confondues dans un lieu et de prendre du plaisir à danser. Il n’y en a pas ! Si vous allez en boite de nuit, c’est une génération en général qui est là, ce n’est pas toutes les générations. Dans notre bal il y a un apprentissage de la danse, un plaisir de d’apprendre de la danse et de faire des pas tous ensemble. Et cela va en général de 17-18 ans à 80. C’est formidable de pouvoir rassembler les gens ! Il y a un chorégraphe qui vient, qui fait un travail, qui enseigne des pas, et les gens suivent sans difficulté. Pour nous c’est un défi qui est vraiment passionnant. Faire un programme qui soit à la fois contemporain, créatif, qui corresponde à ce qu’il y a de mieux dans la création d’aujourd’hui, mais qui ne soit ni rébarbatif, ni inaccessible pour un public large.